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Antifascistes : l’histoire d’une dérive

Yves Claudé >

L’auteur est socio-anthropologue et citoyen

À la fin des années 1980, à Montréal, alors que j’effectue un travail socio-anthropologique de terrain dans la sous-culture punk, j’assiste à l’émergence d’un mouvement skinhead néonazi, qui va prendre une importance considérable au Québec pendant une décennie, avec le recrutement de centaines de jeunes au crâne rasé, dans la plupart des régions, alimentés par un imaginaire de « guerre raciale » et de mythologie hitlérienne. Ce mouvement va faire des dizaines de victimes de violence physique, avec un meurtre homophobe en 1992, avant d’être en bonne partie éradiqué par la répression étatique, policière et judiciaire.

C’est dans ce contexte que je m’engage, comme citoyen, dans l’organisation d’un mouvement antifasciste d’éducation politique sur le racisme et l’extrême-droite. Trente ans plus tard, ce qui est devenu le mouvement « antifa » présente d’inquiétantes dérives, et ressemble de plus en plus à l’adversaire qu’il prétend combattre, ayant adopté des pratiques et des symboliques semblables, orientées vers différents types de violence.

Ce mouvement a actuellement la forme d’un réseau très diversifié, de plusieurs centaines d’individus, implanté dans la plupart des régions du Québec, mais concentré à Montréal. Il est également réseauté au niveau international. Il est présent majoritairement en milieu universitaire, avec des entités ayant à leur actif de nombreux actes criminels : agressions physiques graves, vandalisme et saccages, incendies, etc. Il est coordonné par le biais d’une plate-forme virtuelle (MtlCounter-Info) qui fait la promotion du terrorisme et de ses techniques (sous prétexte de « lutte contre la gentrification », etc.), tout en affichant un catalogue photographique de dizaines de citoyens québécois ciblés et destinés à être victimes d’agressions physiques.

On peut donc à juste titre s’inquiéter de la tournure que prendra la « Grande manifestation contre la haine et le racisme » organisée par les « antifas » à Montréal, le 12 novembre, à laquelle des organisations légitimes comme la CSN ont décidé de s’associer.

Anglomanie et hystérie collective contre l’affirmation nationale québécoise

Années 1980-1990 : De l’autodéfense face aux skinheads néonazis, au culte de la violence et au racialisme

En 1989, parallèlement à mon implication militante, en tant que citoyen, avec la Ligue Antifasciste de Montréal (LAM), j’effectue une recherche universitaire qui prendra entre autres la forme de la publication de l’ouvrage Les skinheads et l’extrême droite, en collaboration avec la Ligue des droits et liberté (1991).

Composée principalement de punks pacifistes victimes des agressions des skinheads néonazis, la LAM va disparaître pour laisser place à un regroupement de skinheads « antiracistes », les SHARP (Skinheads Against Racial Prejudice). Ce mouvement d’autodéfense se transformera progressivement en gang de rue valorisant avant tout la violence, une composante de base d’un style skinhead viril et paramilitaire…, à tel point que l’on assiste à de nombreuses migrations d’un camp à l’autre, au gré des rapports de force. Avec le même type physique et vestimentaire adapté au combat de rue, les skinheads néonazis et « antinazis » sont facilement interchangeables !

Par ailleurs, l’« antiracisme » de ce mouvement, qui va revendiquer l’appellation d’« antifa », est très relatif, puisqu’il se conçoit comme l’union fraternelle de différentes « races », comme entités distinctes et séparées. Cet « antiracisme » veut ainsi unir dans son mouvement des individus de « race blanche », de « race noire », etc., alors que ses adversaires voudraient les opposer. Cette représentation racialiste de la société, objectivement raciste, est de fait semblable dans son fondement à celle des néonazis. Ce racialisme, conjugué au culte commun de la violence, permet aussi de comprendre cet étonnant va-et-vient qui est observable entre les deux camps.

L’univers « antifa » semble particulièrement pénétré de l’imaginaire anglophone

Années 2000-2010 : Le mouvement anarcho-communiste et la tendance insurrectionniste et terroriste

À la fin des années 1990, on constate un déplacement de la base sociale populaire et ouvrière du mouvement « antifa » représenté par les SHARP, qui vont être remplacés par les RASH (Red and Anarchist Skinheads) : le mouvement migre vers une jeunesse scolarisée de la petite-bourgeoisie, avec une orientation explicitement politique, « anarchiste » et « communiste ». Les RASH investissent le terrain des manifestations « anticapitalistes » en adoptant les stratégies du Black Bloc, avec des contingents masqués et cagoulés. Inspirés par le film de propagande « Antifa – Chasseurs de skins » (2008), ils développent aussi des stratégies de lynchage en bandes, contre des citoyens désignés comme « fascistes », avec une définition du « fascisme » passablement éloignée de la réalité du fascisme historique et politique.

L’ancrage universitaire du mouvement « antifa » va générer une production idéologique révolutionnariste « savante », inspirée entre autres par le manifeste français « L’Insurrection qui vient » (2007) : l’élite du mouvement se conçoit alors comme une minorité agissante, une avant-garde qui aurait pour vocation de provoquer une insurrection qui se généraliserait en mobilisant les travailleurs…

Dans la conjoncture du « Printemps érable » de 2012, le mouvement « antifa » prend de l’expansion dans le milieu étudiant. Il se diversifie en intégrant une composante maoïste et d’autre part une mouvance altermondialiste. Il s’imprègne alors d’un postmodernisme se répandant dans les universités, qui survalorise les différences ethno-culturelles, et qui participe à la racisation ségrégationniste des individus, aux dépens de la citoyenneté sociale et politique. Le mouvement rompt alors définitivement avec l’esprit libertaire (« Ni Dieu, ni Maître ») dont il se revendiquait, pour s’allier à des groupes religieux intégristes, dans leurs mobilisations contre la laïcité.

Le mouvement « antifa » se présente ainsi de plus en plus clairement comme un adversaire du Québec moderne, de ses valeurs émancipatrices et féministes, et de ses aspirations à l’indépendance nationale. À partir de 2015, il effectue systématiquement des provocations contre la Marche des Patriotes à Montréal, qui doit se dérouler sous protection policière. À défaut de véritables « fascistes » (devenus très marginaux, divisés, et désorganisés), ce sont de plus en plus les indépendantistes, les partisans de la laïcité, etc., qui sont l’objet de menaces et d’agressions physiques de la part des « antifas ».

Le 26 novembre 2016, effectuant un travail de recherche de terrain dans le milieu de la sous-culture Black Metal à Montréal, dans le contexte d’un festival de musique, j’assiste à une attaque des spectateurs par un contingent d’« antifas » masqués et cagoulés. Je me trouve alors replongé dans la même ambiance de violence et de terreur, que lors de l’attaque des spectateurs du groupe musical punk Bérurier Noir par une troupe de skinheads néonazis, à Montréal, le 13 octobre 1989 : les rôles sont simplement inversés ! Le mouvement « antifa » serait-il devenu un mouvement objectivement fasciste ? C’est en tout cas ce que clament les jeunes travailleurs adeptes du Black Metal, attaqués sauvagement ce soir là : «C’est vous les vrais fascistes !».

C’est aussi en 2016 que la mouvance « antifa », à défaut d’une « insurrection » qui tarde à venir…, développe une orientation explicitement terroriste, avec la multiplication d’actions destructrices ponctuelles contre des entreprises et des commerces, dans plusieurs quartiers de Montréal, mais aussi en région, avec une orientation écoterroriste.

Motivé par une relative impunité résultant de méthodes d’« actions directes » (nocturnes de préférence) de plus en plus sophistiquées, et par la difficulté qui en résulte pour les enquêtes policières, le mouvement « antifa » québécois, se considérant à la fois légitime et invulnérable, se dote d’un redoutable instrument de guerre, la plate-forme virtuelle anonyme et délocalisée de promotion du terrorisme et de ses techniques, MtlCounter-Info, reliée à la structure terroriste transnationale NoState.

Avec l’émergence du groupe La Meute (« opposé à l’islam radical ») dans l’espace public en 2017, le mouvement va enfin trouver une cible pour justifier ses formations d’entraînement aux combats de rue, qu’il organise dans ses divers lieux associatifs. On assistera ainsi à Québec, le 20 août, à des scènes de lynchage dignes du film « Orange mécanique », qui seront perçues à tort comme des faits isolés, alors qu’une analyse de ces évènements montre qu’ils résultaient d’une stratégie planifiée et coordonnée par des organisations criminelles de Montréal et de Québec.

En 2017, le mouvement « antifa » a élargi le spectre de ses « ennemis », puisque ce sont à la fois le Parti québécois et la Coalition Avenir Québec, associés à la laïcité, qui sont désignés comme des partis politiques « racistes », et qui sont d’ailleurs des cibles de la « Grande manifestation contre la haine et le racisme » prévue pour le 12 novembre à Montréal.

Les « antifascistes » en action à Québec

Citoyen indigné

En tant que citoyen, antiraciste et antifasciste, attaché à la démocratie et aux valeurs humanistes, je ne peux qu’être indigné par les graves dérives qui ont affecté un mouvement que j’ai contribué à organiser il y a une trentaine d’années, et que j’ai soutenu d’une manière critique par la suite.

Le mouvement « antifa », criminalisé et s’orientant vers le terrorisme, agitant des fantasmes de lutte armée, représente actuellement au Québec, à la fois une rupture avec la démocratie, et un grave problème de sécurité publique, menaçant des entreprises, ainsi que l’intégrité physique de nombreux citoyens, progressistes, féministes, indépendantistes, autochtones, etc., mais aussi celle des professionnels des médias. Il doit donc se réorienter radicalement, pour être socialement et politiquement légitime.

 

Lire l’article en intégralité sur L’Aut’journal.

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