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L’année de l’exégète # 3 – Le voile islamique et le féminisme : liberté contre émancipation ?

Sébastien de Crèvecoeur

On peut remarquer deux arguments relativement dominants dans la rhétorique prétendument pro-choix en faveur des musulmanes portant le voile islamique.

1. Le premier, provenant à la fois desdites femmes mais aussi de prétendues féministes occidentales, consiste précisément à établir une analogie entre une revendication historique des féministes en faveur du droit des femmes à faire leurs propres choix de vie en ce qui concerne leur corps (on pense ici évidemment tout de suite à la question de l’avortement) et le fait que les femmes voilées en Occident feraient ce choix librement, de manière éclairée.

Il faut tout de suite noter que cet argument relève plus de la fausse analogie que d’autre chose, et ce pour deux raisons principales.

En premier lieu, il faudrait pouvoir à ce titre dissocier complètement le choix de porter le voile islamique de toute historicité collective (l’avortement, a contrario, est bel et bien un choix purement individuel) et de toute inscription de ce symbole dans le cadre d’une approche idéologique du réel fondée sur une certaine perception religieuse de la femme, et des rapports de cette dernière avec son environnement, notamment dans sa dimension sexuée. En effet, aucune femme voilée ne décide de porter le voile indépendamment d’un discours sous-tendu par son port. La présence du voile, seulement et uniquement pour la femme, rappelons-le, se fonde sur des versets précis du Coran, et sur l’interprétation de ceux-ci au sein d’un discours inégalitaire (la femme étant celle sur qui repose le devoir de pudeur, de ne pas tenter l’homme) ayant lui-même sa propre historicité, par des théologiens, des imams, des familles, des cultures invoquant des orthopraxies, etc.

En second lieu, il s’agit de faire du féminisme un attribut par essence : le choix de la femme. Or, le féminisme n’est pas un attribut, c’est une posture philosophique. Ce n’est pas le choix de la femme. C’est le choix de la femme ou de l’homme promouvant une égalité (je n’ai pas écrit une indifférenciation, je précise soit dit en passant) entre les sexes. Cette confusion relève à son tour d’une autre plus profonde, celle des ordres. Les idées n’appartiennent pas à des races, des peuples, des sexes, des catégories de la population. Leur circulation est leur caractéristique même. Il faut renier toute possibilité de la raison même pour estimer qu’une position philosophique serait circonscrite par une dimension catégorielle au sein de l’Humanité.

L’Afghanistan des années 1970.

2. Le second argument, revendiqué principalement par les femmes voilées mais aussi par une certaine frange de la Gauche, composée de marxistes convertis au racialisme, consiste à essayer d’inscrire le voile islamique dans une opposition à un capitalisme triomphant qui aurait réifié la femme en objet sexuel. Cette rhétorique séduisante pour les marxistes est souvent le voile d’une autre réalité : ce qui est ici contesté est une émancipation de la femme occidentale, à la sexualité libérée de contraintes ancestrales, principalement religieuses, caractérisées le plus souvent par l’injonction de pudeur. C’est l’opinion souvent entendue : « la femme en mini-jupe n’est qu’un objet sexuel pour séduire les hommes », faisant fi à la fois du droit de la femme de pouvoir être “sexy” si elle le désire, pour elle-même, indépendamment du regard d’autrui, et là encore de l’historicité de cette fameuse mini-jupe. Celle-ci déclencha une levée de boucliers de ligues de vertu estimant que cette tenue n’était pas décente pour la femme.

Derrière la fausse analogie – encore une – entre le contrôle de la femme pour qu’elle porte le voile et celui pour qu’elle porte la jupe (tous ces pays où la femme n’a pas le droit de sortir sans jupe, c’est fou !) à laquelle on répond par la rhétorique susmentionnée du choix, se trouve en vérité une méconnaissance – ou une malhonnêteté intellectuelle… – des faits historiques qui démontrent sans ambiguïté que la volonté de contrôle de l’apparence de la femme s’est toujours faite dans un seul sens, celui de plus de pudeur, de moins de corps dévoilé, et absolument pas l’inverse.

Ne soyons pas dupes : qu’est-ce que le voile, si ce n’est une réification de la femme, pour rappeler qu’avant d’être un individu libre, elle est une femme, c’est-à-dire un sexe ? C’est précisément dans les pays ou les communautés où le voile islamique est très présent que la femme n’est plus qu’un objet sexuel : femme vertueuse, dont les attributs sexuels sont réservés à son mari, ou femme impudique. La mère ou la putain. Elle n’est plus un sujet exprimant une volonté, mais un objet incarnant une position dans le monde.

Ajoutons, de plus, que la récupération par le capitalisme, la société de consommation, le marché, du voile islamique (la fameuse mode dite « pudique » (sic) qui en dit tellement long) par de plus en plus de marques de vêtements, la dernière en date étant Nike (http://www.huffingtonpost.fr/2017/0… : “Nike Pro Hijab” !) démontre au contraire que le voile islamique n’est en aucun cas une réappropriation de son corps par la femme, mais plutôt le produit d’une double aliénation. En outre, s’ajoute par ce biais une autre réification : la femme qui porte le voile ne devient plus que le porte-drapeau ambulant d’une idéologie politique, l’islamisme, un bon petit soldat de Mahomet, fonction à laquelle de plus en plus de femmes musulmanes sont de facto assignées. C’est la rencontre de trois idéologies a priori contradictoires, et qui finalement coexistent plutôt bien, avec toujours l’une des trois au centre : islamisme et libéralisme – Arabie saoudite, pays du Golfe, où les marques voient des marchés très juteux avec la mode islamique – ; libéralisme et marxisme, avec la revendication du voile comme instrument d’opposition au capitalisme réifiant, par le biais de la sacralisation de la notion de choix, de la liberté individuelle, permettant en réalité l’extension du marché au culte.

Enfin, ceci nous amène à un troisième argument, lui aussi assez commun, et revendiqué par Nike, l’humanisme de l’offre commerciale, qui peut se résumer comme suit : « Avec cette mode, nous offrons la possibilité à de pauvres femmes opprimées de faire du sport, de sortir, d’aller se baigner – burkini – et participons à leur émancipation. »

Tout d’abord, notons une contradiction logique inhérente à cette position : dire cela présuppose ipso facto que le voile islamique ou toute autre tenue islamique « pudique » sont bien des symboles misogynes. Effectivement si leurs familles, leurs maris, supposément ne les laissent pas sortir sans ce couvre-chef (ce à quoi je ne crois pas pour les femmes vivant en Occident) alors on ne peut nier la dimension misogyne de celui-ci. Cela revient donc à céder devant la misogynie systémique plutôt que de lutter contre. Les hommes en question ont alors beau jeu de ne surtout pas modifier leurs perceptions et comportements.

C’est un peu la rhétorique du violeur que l’on institutionnalise : plutôt que de lutter contre l’idée selon laquelle certaines tenues inciteraient les hommes à violer des femmes (« Oui, je l’ai violée, mais elle était en mini-jupe, monsieur le Juge ! ») on dirait à celles-ci d’éviter les tenues légères. En résumé, le Droit n’aurait plus force de loi mais ne serait plus qu’une recommandation, que l’on pourrait suivre ou non selon son bon plaisir.

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