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Pour être indépendantiste, il faut être réactionnaire

Sengtiane Trempe

Les temps modernes nous obligent à une nouvelle définition de l’Homme d’ambition nationale et patriote. Tandis que les politiciens des grands partis souverainistes qui ont le privilège de siéger dans les Chambres profitent de la fibre sentimentale d’une certaine frange du peuple pour faire carrière, bénéficient des avantages parlementaires qui s’y rattachent et de la pension qu’elle permet, la définition du souverainiste amoureux de sa patrie se voit diluée de son caractère autrefois noble.

En effet, la promiscuité de l’image moderne des nationalistes contrarie la pureté de la définition du patriote. Il faut éviter de tomber sous le charme des grands discours vides et le jeu des médias auquel se prêtent les pseudos-nationalistes de carrière. Il faudrait plutôt se concentrer sur les actions et reconnaître les intentions de ruptures de ceux qui prétendent vouloir l’indépendance effective du pays. Pour se délivrer d’une situation d’inféodation, il faut bien plus qu’un bon-ententisme bourgeois. Si vous ne parvenez pas à trouver chez vos politiciens qui se prétendent souverainistes, nationalistes et indépendantistes des intentions de rupture avec l’ordre anglo-américain et libéral établi, vous avez vu juste, le système est pourri jusque dans ses entrailles.

La personnification de la lutte à l’indépendance est un piège à éviter. L’idée d’un quelconque sauveur est de la théologie progressiste. Un sauveur viendra et nous vivrons délivrés et en paix ? Non, le paradis n’est pas sur terre, et l’indépendance ne nous assurera pas une paix éternelle. On doit se distancer de ce raisonnement. Il n’y aura pas de sauveur s’il n’y a pas de peuple réactionnaire pour mener jusqu’au bout le combat. Il faut certes un homme fort à la tête d’un État fort pour fractionner un pays en trois, mais cet homme doit être appuyé par toute la puissance du peuple unifié dans son esprit à vouloir servir prioritairement l’intérêt de la nation.

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Dans son opus magnum Notre question nationale, l’écrivain Richard Arès distingue chez ce qu’il appelle l’élément français quatre attitudes différentes, ou plutôt quatre groupes caractéristiques. L’élément français est le canadien d’autrefois qui vit au quotidien un contexte de conquête anglaise. Quoique l’on soit deux siècles plus tard, nous pouvons reconnaître une certaine continuité dans les traits de personnalité entre l’ancien français et le québécois d’aujourd’hui.

Richard Arès (1910-1989). Prêtre jésuite, historien et théologien, une figure importante de notre vie intellectuelle que nous ferions bien de redécouvrir.

D’abord les optimistes :

‘‘Les optimistes non seulement vivent au sein du danger sans réagir, mais ils refusent de le voir. Leur conviction est faite : la lutte pour la vie nationale a cessé avec la Confédération qui nous a garanti tous nos droits essentiels. C’est désormais une affaire classée ; au lieu d’entreprendre une agitation toujours susceptible d’irriter notre partenaire, de compromettre la bonne entente et de troubler la paix que nous vaut le fair play britannique, tournons donc nos efforts vers le terrain politique et travaillons à assurer le triomphe du parti qui nous intéresse.

De ces optimistes, les lendemains de la Confédération en ont engendré un grand nombre. Leur refus d’ouvrir les yeux et de réagir a eu pour conséquence le sabotage contre nous du pacte de 1867. S’il nous faut aujourd’hui remonter si péniblement la côte, lutter contre des faits établis, les grands responsables, ce sont surtout les optimistes assez aveugles pour croire, quand toute l’histoire leur démontrait le contraire, que des textes, même constitutionnels, pourraient suffire à nous protéger’’.

Ensuite, les résignés :

‘‘Les résignés sont des Canadiens français qu’écrase le poids de leur destin national. Ayant perdu ou épuisé toute leur capacité de réaction, ils se laissent dépérir comme atteints d’un mal de langueur incurable. Pour eux il ne sert à rien de se dresser contre les faits ; vaine et folle est la lutte parce que vouée d’avance à un échec inéluctable. Il faut subir notre sort et, puisque nous sommes condamnés fatalement à disparaître, aussi bien au résigner tout ce suite.

Ces gens finissent la plupart du temps par verser dans un défaitisme total qui les porte à penser que la seule attitude pratique pour l’élément français, c’est d’abandonner ses positions séculaires pour tenter l’aventure du succès sur le propre terrain et avec les propres armes de son associé plus heureux. En leur âme ouverte et inactive, comme en un terrain fertile, se sont développés l’esprit de vaincus et de complexe d’infériorité’’.

Après, les indifférents :

‘‘Les indifférents ne sont pas sans remarquer la grandeur du péril qui menace l’élément français, mais ils refusent à toute réaction parce que, à leur avis, cela ne les regarde pas. Il leur suffit, disent-ils, d’être hommes, d’exercer honorablement leur métier ou leur profession ; tout le reste n’est que verbalisme et sentimentalisme. L’adage latin ubi bene, ibi patria s’applique fort bien à leur cas.

En fait, ils se referment dans leur petite vie que ronge l’individualisme et que recroqueville l’égoïsme.

Qu’ils aient des devoirs envers leur propre nationalité, voilà ce qu’ils ne sont pas près d’accepter sans discussion. Est-ce leur faute, après tout, s’il existe une nation canadienne-française à laquelle le hasard de la naissance les a fait appartenir ? Citoyens de l’univers, ils réservent leur intérêt aux grands événements internationaux et leur admiration aux productions littéraires, artistique et intellectuelles de l’étranger. Quant à ce qui se passe chez eux, ils l’ignorent et très souvent, sans trop même se l’avouer, ils le méprisent’’.

Et enfin, les réactionnaires :

‘‘Heureusement pour l’élément français, il y a eu et il y a encore des réactionnaires. La prétendu fatalité des faits ne les émeut pas outre mesure : ils savent qu’en l’histoire le premier moteur, c’est encore la volonté humaine et que peuple n’est réellement vaincu que le jour où lui-même il consent positivement à l’être. Ils ont compris et accepté leurs propres responsabilités.

À leur yeux, l’élément français ne peut maintenir ses droits ainsi que ses possibilités de survie et d’épanouissement qu’à la condition d’opposer à la menace toujours grandissante de l’unification la résistance sans cesse accrue de son propre particularisme ethnique. Son destin le voue à une perpétuelle réaction : soit ! il faut accepter ce destin ; il faut organiser la réaction non seulement contre les menées d’un associé habitué à se réserver toujours et partout la part du lion, mais même contre l’optimisme, le défaitisme et l’indifférentisme trop des siens.

Cette situation impose en outre un état d’alerte. Il faut s’y résoudre ; il faut placer sur les remparts et les tranchées des sentinelles vigilantes et incorruptibles qui, même au risque de faire passer tout le groupe pour intransigeant et importun, devront crier leur qui-vive au moindre bruit suspect et dénoncer d’une voix haute et ferme toutes les entreprises d’investissement qu’on ne cesse de tenter soit contre nos minorités dispersées, soit contre le château fort de notre particularisme, le Québec français.

Est-il besoin de le signaler ? Si, en dépit de toutes les attaques venues de l’extérieur et de toutes les faiblesses internes, il subsiste encore une nation canadienne-française, c’est uniquement à ce groupe de réactionnaires que nous le devons. La force de réagir contre la pression des faits, ils l’ont trouvée en eux-mêmes, en libérant et tonifiant leur propres virtualités ethniques et, ce faisant, ils se sont immunisés contre l’esprit de vaincus et le complexe d’infériorité’’.

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Enfin, il est évident que certains éléments français contemporains sont infectés de mauvais atavismes qui traversent les époques. Ce n’est pas plus la faute de personne que de ceux qui ont voulu cacher la vérité pour en imposer une fausse. Les élites politiques avec l’aide de leurs agents d’information et de leur pédagogie intellectuelle qui transcende les métiers ont voulu avec la force du temps, désintéresser l’élément français de toute réflexion nationale. Penser le peuple, la nation et l’État n’est pas suffisamment encouragé de nos jours, ou en fait, depuis la révolution tranquille. Redonnons-nous le goût de revisiter l’histoire, redécouvrir les racines de notre identité, de penser la nation. Donnons-nous le droit de nous aimer, d’apprécier le travail de nos ancêtres et de réfléchir à notre avenir collectif. Il est impératif qu’habite en nous une doctrine nationale afin qu’on puisse être en mesure de répondre à nos responsabilités morales, à nos responsabilités sociales.

Il va de soi de vouloir fonder une famille, travailler en ce sens. Il est normal de faire carrière dans une profession pour laquelle nous sommes passionnées. Chacun occupe sa place prescrite par la force naturelle des choses. Le but n’est pas que tous deviennent des acteurs du changement de premier plan. Ce qu’il faut faire, c’est de retirer ceux qui ne sont pas à leur place. Puisque ceux qui prétendent vouloir faire l’indépendance, c’est-à-dire concrètement arracher le cinquième du territoire du Canada, ils doivent être réactionnaires, ils doivent être dévoués corps et âme à servir la grande cause nationale.

Selon Richard Arès, la faiblesse se retrouve nécessairement dans la division du peuple français. Son esquisse psychologique permet de réaliser que le combat est d’abord à l’intérieur de nous-même. Pour être indépendantiste, il faut être réactionnaire.

Source : Richard Arès, Notre question nationale, t. I : Les Faits, Montréal : Éd. de l’Action nationale, 1943, pp. 30-33.

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