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Recension critique : Le Nouveau Régime de Mathieu Bock-Côté

Alexandre Cormier-Denis >

On doit à Mathieu Bock-Côté (MBC) le fait d’avoir remis au cœur du souverainisme québécois la critique du multiculturalisme canadien. À travers ses chroniques, il défend le retour de la question identitaire au sein du Parti québécois, tout en prenant position en faveur de la laïcité et en se portant à la défense de Djemila Benhabib, poursuivie en justice par les lobbies islamistes du Québec. Il écrit régulièrement des chroniques dans le Journal de Montréal et également dans le quotidien français de droite Le Figaro tout en animant l’émission La Vie des idées sur Radio Ville-Marie. Il s’agit incontestablement de la figure la plus médiatisée du courant conservateur au sein du nationalisme québécois.

Mathieu Bock-Côté, auteur de LA DÉNATIONALISTATION TRANQUILLE (2007) vient de sortir cette année LE NOUVEAU RÉGIME : Essais sur les enjeux démocratiques actuels (2017).

 

Le plus récent ouvrage de MBC

 

La thèse du Nouveau Régime

Le Nouveau Régime est un ouvrage d’introduction à la critique du totalitarisme libéral contemporain et des grands thèmes sur lesquels le progressisme moderne s’appuie. Il permet à un public néophyte de se familiariser avec les objections conservatrices de l’hypermodernité actuelle.

Depuis la chute du mur de Berlin et la fin du communisme, l’Occident serait entré dans un nouveau régime politique érigeant un culte à la diversité et essayant d’établir un homme nouveau délivré de tout attachement national et historique. Il serait impossible de faire la critique de ce régime sans être mis au banc des accusés et devenir médiatiquement marginalisé. Ce « Nouveau Régime » serait une forme pervertie de l’idéal démocratique libéral normalement constitué.

Multiculturalisme de droit divin

L’ouvrage débute sur la remise en cause du multiculturalisme et du déni de soi occidental. En attaquant le « multiculturalisme de droit divin », soit le multiculturalisme comme centre idéologique du Nouveau Régime, l’auteur dénonce l’impossibilité de critiquer le multiculturalisme sans se faire excommunier sur la place publique. La volonté de faire de l’humain un homme nouveau délivré de tout référent culturel ancré dans l’histoire nationale, sans identité et sans mémoire est la conséquence logique de ce culte voué à la diversité. Cette tendance à la négation de soi des Occidentaux se traduit par le culte rendu à la figure de l’Autre – l’immigré – qui se serait substitué au prolétariat comme force motrice de l’histoire. Pour le progressisme du XXIe siècle, l’étranger non-occidental a remplacé l’ouvrier comme figure de transformation sociale.

Sur la question de l’islam, il existe un refus occidental de nommer l’ennemi : le fondamentalisme islamique qui est distinct de l’islam. MBC condamne l’inversion accusatoire qui tente de faire passer les victimes pour les bourreaux et les bourreaux pour les victimes. Le refus d’affronter l’islamisme est dénoncé comme étant une immense lâcheté.

L’auteur dénonce brièvement la déchristianisation de l’Europe et prend parti en faveur de l’ancien pape Benoît XVI qui défendait l’héritage européen du catholicisme.

Le nouvel homme indifférencié

Tout en défendant le féminisme et la tradition libérale classique des sociétés occidentales, MBC dénonce la volonté de déconstruction totale des sociétés qui mène à l’utopie de l’auto-engendrement, soit la volonté de faire de l’homme un être délivré de tout enracinement. Culture, passé et même le sexe biologique, doivent être gommés au profit du seul phantasme de la construction volontaire et choisie des individus déliés de tout déterminisme.

Il critique également le dernier avatar du nouvel homme auto-engendré : la théorie du genre qui postule que toute différence sexuelle serait une construction historique sans lien avec la nature. En s’appuyant notamment sur l’ouvrage de Bérénice Levet La Théorie du genre, ou le monde rêvé des anges, MBC décortique la perversité philosophique des théories de la déconstruction.

 

Bérénice Levet décortique l’entreprise philosophique qui se cache derrière la théorie du genre

 

Au fond, le postulat de la théorie du genre est simple : l’humanité originelle serait indifférenciée ce qui mènerait les individus actuels à faire un choix fondamental, celui de décider librement son appartenance sexuelle. Assigner un genre dès la naissance à un enfant serait désormais assimilable à une forme de violence, d’où la mise en place d’un vocabulaire culpabilisant pour quiconque ose critiquer la nouvelle orthodoxie progressiste.

La théorie du genre est un projet politique de désaffiliation de l’individu avec toute identité qui n’est pas choisie par lui. MBC fait remarquer que quiconque s’opposera à cette utopie radicalisée sera désigné comme transphobe, et sera transformé en malade afin d’invalider toute critique de cette nouvelle idéologie. Évidemment, les partisans de la déconstruction du genre se cachent sous des oripeaux de la science, comme le faisaient les marxistes des années soixante-dix, le socialisme dit scientifique ayant été remplacé par les études de genre.

Extrait, page 134:

La théorie du genre pousse à l’individualisme radical et représente une tentative sans nom de déracinement et de déculturation des hommes et des femmes. (…) Elle entend décréer le monde pour le recréer, l’être humain ne résistant pas à la tentation démiurgique, à la pensée de l’illimité, et rêvant finalement d’accoucher de lui-même, un fantasme qu’alimente la technologie contemporaine, qui entend non seulement amériorer la condition humaine, mais aussi la transfigurer si radicalement qu’elle la reléguerait, telle que nous l’avons connue jusqu’à présent, à n’être plus qu’une forme de préhistoire sans intérêt. La théorie du genre incarne bien la barbarie universaliste de ceux qui croient nécessaire de dénuder l’homme pour l’émanciper.

MBC revient également sur le peu de débat qui a entouré le suicide assisté au Québec en soulignant l’absence de réelle opposition au projet de loi  « Mourir dans la dignité ». Pourtant, en y regardant de plus près, on découvre que plus de la moitié des intervenants spécialisés sur la question y étaient opposés. Évidemment, leur avis n’a pas été pris en compte. La banalisation de l’accès à la mort et sa technicisation révèlent la profondeur de la déchristianisation actuelle de l’Occident en général et du Québec en particulier.

La démocratie sauvage

MBC dénonce l’ensauvagement politique et la perte de hiérarchie saine qu’a entraînés l’avènement des médias sociaux, véritable comptoir où se déversent les propos les plus loufoques aux plus extrêmes. Il reconnaît toutefois que l’avènement de l’internet a permis l’émergence de courants politiques dont la sensibilité n’était pas représentée dans les médias traditionnels. Les médias sociaux permettent une réactivation des radicalités politiques de tout genre et nuisent souvent au temps long que nécessite la réflexion des sujets politiques complexes.

Il critique également le culte gestionnaire qui a gangrené le monde politique, c’est-à-dire la réduction de la politique à une simple affaire comptable et technique, comme si le rôle des politiques n’était pas d’apporter une vision du monde mais de simplement entériner le plus efficacement possible les changements liés à la modernité contemporaine. Quiconque sera en désaccord avec ces changements en appelant au sens commun du peuple sera taxé de populiste.

L’ouvrage introduit la réflexion de la philosophe Chantal Delsol sur le populisme. Cette dernière aborde le phénomène comme étant fondamentalement lié aux problèmes que soulèvent les régimes démocratiques. L’idéologie de l’émancipation moderne – l’émancipation des individus face aux solidarités primaires – s’accompagne presque toujours de la méfiance, voire de la haine, envers un peuple jugé trop enraciné dans ses valeurs et potentiellement réactionnaire. Le populisme contemporain pourrait être décrit comme un conservatisme qui refuse de voir son héritage culturel et historique liquidé au nom de l’utopie diversitaire. Le clivage que relève le populisme, c’est celui de l’enracinement contre le déracinement, entre ceux qui rêvent de l’illimité et d’autres qui croient aux nécessaires limites de notre condition politique.

 

La philosophe Delsol revient sur ce phénomène utilisé à tort et à travers : le populisme

 

Face à l’emballement du progressisme sur les enjeux de la déconstruction tous azimuts, MBC décrit avec justesse la détresse d’une grande partie de la gauche restée fidèle à ses principes d’hier.

Extrait, page 211:

 Il faut le dire : on devient aisément conservateur, et même réactionnaire, dans un monde voué au mouvement perpétuel. On le devient presque malgré soi. On connaît tous un de ces hommes de gauche ou, du moins, qui se veut encore de gauche – en fait, il tient beaucoup à ce qu’on le dise de gauche et ne cessera de se lamenter en se demandant ce qu’est devenue la gauche –  mais qui entend demeurer fidèle à l’humanisme scolaire, à la souveraineté nationale, ou qui critique vertement le multiculturalisme. La scène est presque comique : il cherchera alors à rappeler qu’il est de gauche même s’il se sent de plus en plus conservateur, et ses anciens camarades, qui ont suivi la marche du progressisme (par exemple en passant du socialisme au multiculturalisme et en troquant la référence à l’ouvrier pour la référence au minoritaire), se désoleront de lui en disant qu’il est passé à droite, ce qui ne se pardonne pas, alors qu’il se sera contenté de demeurer fidèle à ses convictions de toujours, conjuguant honorablement souci de la nation et quête de justice sociale.

Les dissidents du nouveau régime

En fin de volume, MBC évoque cinq figures – toutes françaises – qu’il qualifie de dissidentes :

Raymond Aron (1905-1983), intellectuel libéral français qui dénonça le marxisme, alors terriblement en vogue dans les années soixante. Associé au régime de De Gaulle et a une forme de conservatisme modéré, c’est le maître à penser de MBC, ce qui explique sa modération dans la critique qu’il fait du Nouveau Régime qu’il dénonce.

Julien Freund (1921-1993) est un philosophe réfractaire à l’univers mondain des intellectuels, qui a prolongé en France la pensée du juriste allemand Carl Schmitt. Déconsidérée par ses pairs, l’oeuvre de Freund mérite pourtant d’être relue à l’aune de la guerre civile latente qui traverse les sociétés occidentales, dans un contexte où penser le conflit est devenu pratiquement impossible.

Alain Finkielkraut (1949) académicien français, agrégé de lettres modernes, animateur de l’émission Répliques sur France Culture, est un ancien homme de gauche passé à un patriotisme inquiet. Il s’est récemment fait taper sur les doigts pour avoir invité à son émission l’écrivain Renaud Camus.

Michel Houellebecq (1956), probablement un des plus grands auteurs français vivants. Écrivain de la postmodernité, Houellebecq a décortiqué avec brio l’effondrement civilisationnel de l’Europe contemporaine. Son plus récent roman, Soumission (2015), est un livre magistral pour comprendre la tentation de l’oubli qui guette la société française.

Éric Zemmour (1958), journaliste politique connu pour critiquer de manière très violente la trahison des élites françaises et l’incompatibilité de l’islam avec l’Occident chrétien. Son livre Le Suicide français (2015) a connu un énorme succès populaire. On se souviendra également du choc qu’avait vécu la comédienne Anne Dorval lors de la présentation de son livre à la télévision française.

 

Critique

Le nouveau régime est une belle introduction à la critique de l’hypermodernité contemporaine et à la dérive autoritaire du progressisme actuel. Disons-le tout de suite, le grand mérite du livre est de nous faire découvrir des auteurs méconnus ou oubliés, comme Julien Freund, Chantal Delsol, ou Bérénice Levet pour sa critique de l’idéologie du genre. Si l’on peut donner quelque chose à MBC, c’est bien sa grande culture générale et son combat pour diffuser les auteurs conservateurs négligés par les grands médias québécois.

Malgré tout, Mathieu Bock-Côté ne souhaite pas aller au fond des choses.

Au contraire d’un Éric Zemmour dont il vante le courage, Bock-Côté souhaite garder une certaine respectabilité médiatique, ce qui l’empêche de s’attaquer en profondeur aux maux réels du régime libéral actuel. Évidemment, la volonté de créer un homme nouveau par la remise en cause de l’ordre chrétien est une utopie moderne qui précède de beaucoup la révolution culturelle des années soixante. On peut faire remonter cette tentation à la Révolution française qui inverse le rapport hiérarchique de l’ordre naturel. MBC ne souhaite pas faire le procès de la modernité en profondeur, car il sait qu’il passerait définitivement dans le camp des infréquentables. Sa critique de la modernité demeure donc toujours superficielle.

Le « nouveau régime » que dénonce Mathieu Bock-Côté n’a rien de nouveau. C’est simplement la radicalisation du projet moderne issu des Lumières, soit le projet de l’émancipation totale de l’Homme. MBC tente de créer une rupture entre un ordre libéral acceptable et un ordre libéral devenu inacceptable, mais refuse de prendre la pleine mesure du combat culturel qui devrait être mené pour renverser la vapeur. Au fond, on a l’impression qu’il consent de facto à l’effondrement civilisationnel qu’il décrit. Il est d’ailleurs frappant de constater qu’à aucun moment, il n’invoque le plus grand bouleversement anthropologique qu’a connu Québec – la Révolution tranquille – pour expliquer que la déchristianisation et la fin de la société canadienne-française ont ouvert la voie aux phénomènes qu’il dénonce. Il ne mentionne ni le régime Duplessis, ni la transformation libérale qu’a été Vatican II, ni la résistance des Européens de l’Est au totalitarisme immigrationniste de l’Union européenne.

MBC sait qu’il ne faut pas franchir le Rubicon du politiquement correct médiatique. Même s’il dénonce l’indifférenciation des genres, il affirme du même souffle que le féminisme est une grande conquête sociale en oubliant de mentionner que le féminisme des années soixante promouvait déjà l’indifférenciation des sexes.  Même chose pour la question de l’immigration. Il dénonce avec raison le « parti immigrationniste » où se retrouvent la droite néolibérale et la gauche multiculturaliste, mais affirme immédiatement qu’il ne connaît aucun partisan d’un moratoire sur l’immigration, discréditant par le fait même tout débat sur la question. MBC tente toujours de faire une critique « médiatiquement acceptable » du totalitarisme progressiste qu’il décortique.

La conclusion et l’épilogue du livre sont à ce sujet fort révélateur. L’auteur nous y apprend qu’il envisage sa position comme celle d’un dissident tranquille, trouvant le bonheur non pas dans le combat contre ce nouveau régime tant honni, mais dans le domaine de la vie privée où l’on boit du vin entre amis comme dans un long séminaire universitaire qui ne se terminerait jamais.

Nous savions qu’il existait une gauche caviar. Avec Mathieu Bock-Côté, nous savons désormais qu’il existe aussi une droite vin et fromage.

LE NOUVEAU RÉGIME : Essais sur les enjeux démocratiques actuels

Mathieu Bock-Côté, Boréal, 320 pages, 2017.

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Un commentaire

  1. Effectivement. Il est très frappant que parmi les « dissidents » que nomme Bock-Côté, il évite prudemment de nommer un dissident français qui en est vraiment un, soit Alain Soral. En fait, ce dernier est tellement bruyamment « non-nommé » que c’est le seul nom que j’ai retenu ..

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